SOMBRE VENDREDI
Lorsque mon père m'a annoncé, il y a maintenant plus de deux ans, qu'il avait un cancer, je ne l'ai qu'à moitié cru. Alors forcément, lorsque ma mère m'a appelée, il y a deux jours, pour me dire qu'il était décédé et que l'enterrement serait vendredi, je me suis sentie idiote. Idiote d'avoir pu douter. Je crois que je n'ai simplement pas réalisé qu'il était mort, qu'il ne serait plus jamais là, que jamais plus je ne m'engueulerai avec lui, que jamais plus je ne lui ferai de reproches. En effet, les reproches et les critiques, se sont mes spécialités. Je n'avais d'ailleurs que très peu vu mon père après l'annonce de sa maladie, bien qu'il m'ai pardonné mes dires, c'est moi qui n'avais laissé une relation s'installer entre nous. Je n'ai jamais su comment faire pour avoir de bonnes relations avec les gens. Ma mère était restée très froide avec moi, tout comme mes frères, seul lui, mon père, souhaitait me voir régulièrement et demandait des nouvelles de moi à tous ses proches susceptibles de me voir.
Après l'appel de ma mère, je m'étais assise, avait reposé le téléphone et était restée immobile plusieurs minutes. Jusqu'à ce que le téléphone ne sonne à nouveau.
« Axelle, c'est moi, je voulais juste te dire que je ne pourrai pas passer le week end avec toi comme prévu, mon patron m'impose quelques heures sup... Mais ce n'est que positif, je les récupère en congé payés pour nos vacances... Allô ? Tu ne dis rien, tu ne gueules pas ?
-Tu ne seras pas là vendredi alors ?
-Je rentre vendredi soir et je travaille samedi. Mais dans tous les cas j'aurai travaillé vendredi pourquoi tu me demandes ça ?
-Pour rien... A ce soir alors. »
Après avoir passé de longues années à son compte, Romain travaillait maintenant dans une grande boîte privée, il gagnait mieux sa vie, et je crois bien que c'était la chose la plus importante à ses yeux. De mon côté, j'avais cessé de vendre d'affreuses chaussures et je ne servais plus des sales gosses à point d'heure la nuit.
J'avais fait une formation et j'étais devenue secrétaire à mi temps, sous les conseils d'Isabelle. Je m'ennuyais un peu derrière mon bureau, mais j'avais des responsabilités et je me sentais utile. Nous étions donc devenus, Romain et moi, un joli petit couple au rythme « métro, boulot, dodo », exactement ce qu'on ne voulait par devenir lorsque l'on avait décidé de vivre ensemble. Petit à petit, mais rapidement, notre vie sociale se réduisait à néant, nous passions beaucoup de temps ensemble, seuls et nous nous en contentions. J'avais réussi à créer une bulle autour de nous, nous vivions dans un petit cocon où rien ne pouvait nous arriver.
J'avais ouvert mon armoire afin de trouver une tenue digne d'un enterrement, mais mes tenues légères ne seraient sûrement pas les bienvenues auprès de toute ma famille réunie. J'étais alors sortie pour m'acheter une robe noire, et des chaussures à talons.
Margaux, qui n'était plus avec sa Clarence, mais avec un homme, un vrai, comme elle disait, travaillait dans une boutique de luxe, où je n'allais jamais. C'est d'ailleurs son homme qui l'avait pistonnée, il était dans la mode et c'était fait une joie de la relooker. Quand elle m'a vue arriver dans le magasin, elle s'est à moitié jetée sur moi et m'a demandé ce que je faisais là.
« Je cherche quelque chose de sobre. De sombre même. De noir.
-Tu vas à un enterrement ? M'avait-elle demandé en riant.
-Tu ne crois pas si bien dire.
-Oups... Désolée. Alors euh... »
Gênée, elle m'a entraînée dans les rayons et m'a présenté différents modèles, tous aussi chers les uns que les autres. Mais j'avais envie de quelque chose de beau, bien que mon père ne puisse rien en voir...
« C'est mon père Margaux.
-Ton père quoi ?
-C'est à son enterrement que je vais. »
Silence. Elle n'ose plus me regarder dans les yeux, bafouille, mélange ses mots.
« Tu... Ca va quand même ?
-Oui.
-Tu n'es pas triste ?
-Non. Je ne crois pas. Je ne sais pas encore. Tu peux venir avec moi ?
-Si je suis libre oui. C'est quand ?
-C'est vendredi, en début d'après midi. J'imagine que tu bosses ?
-Oui je bosse... Pourquoi tu n'y vas pas avec Romain ?
-Il ne peut pas. D'ailleurs il a annulé notre week end sous prétexte qu'il travaille.
-Je ne peux pas Axelle, j'en suis désolée...
-Tant pis. Trouve-moi quand même une robe... »
Une demie heure plus tard, je sortais du magasin, après a voir dépensé 465 euros pour seulement deux articles. Je les avais posés sur le canapé et étais allée me coucher, après un grand café noir. Je ne me suis réveillée que quand Romain est rentré et s'est allongé près de moi.
« C'est quoi ces fringues sur le canapé là ?
-C'est rien. J'ai eu envie de nouvelles fringues.
-500 balles quand même !
-Je sais. Mais la mort n'a pas de prix.
-Qu'est-ce que tu racontes ?
-Si je t'ai demandé où tu étais vendredi, c'est parce que je dois aller à un enterrement.
-L'enterrement de qui ?
-Si je te le dis tu viendras avec moi ?
-Je ne peux pas Axelle. Tu le sais. Je ne suis jamais libre le vendredi. Mais dis moi quand même.
-J'en envie d'escargot en chocolat. Tu crois qu'on trouve des escargots en avril ?
-Je n'en sais rien. Sûrement oui.
-Je vais en acheter. Tu viens ou tu dois encore bosser ? »
Lorsque mon père m'a annoncé, il y a maintenant plus de deux ans, qu'il avait un cancer, je ne l'ai qu'à moitié cru. Alors forcément, lorsque ma mère m'a appelée, il y a deux jours, pour me dire qu'il était décédé et que l'enterrement serait vendredi, je me suis sentie idiote. Idiote d'avoir pu douter. Je crois que je n'ai simplement pas réalisé qu'il était mort, qu'il ne serait plus jamais là, que jamais plus je ne m'engueulerai avec lui, que jamais plus je ne lui ferai de reproches. En effet, les reproches et les critiques, se sont mes spécialités. Je n'avais d'ailleurs que très peu vu mon père après l'annonce de sa maladie, bien qu'il m'ai pardonné mes dires, c'est moi qui n'avais laissé une relation s'installer entre nous. Je n'ai jamais su comment faire pour avoir de bonnes relations avec les gens. Ma mère était restée très froide avec moi, tout comme mes frères, seul lui, mon père, souhaitait me voir régulièrement et demandait des nouvelles de moi à tous ses proches susceptibles de me voir.
Après l'appel de ma mère, je m'étais assise, avait reposé le téléphone et était restée immobile plusieurs minutes. Jusqu'à ce que le téléphone ne sonne à nouveau.
« Axelle, c'est moi, je voulais juste te dire que je ne pourrai pas passer le week end avec toi comme prévu, mon patron m'impose quelques heures sup... Mais ce n'est que positif, je les récupère en congé payés pour nos vacances... Allô ? Tu ne dis rien, tu ne gueules pas ?
-Tu ne seras pas là vendredi alors ?
-Je rentre vendredi soir et je travaille samedi. Mais dans tous les cas j'aurai travaillé vendredi pourquoi tu me demandes ça ?
-Pour rien... A ce soir alors. »
Après avoir passé de longues années à son compte, Romain travaillait maintenant dans une grande boîte privée, il gagnait mieux sa vie, et je crois bien que c'était la chose la plus importante à ses yeux. De mon côté, j'avais cessé de vendre d'affreuses chaussures et je ne servais plus des sales gosses à point d'heure la nuit.
J'avais fait une formation et j'étais devenue secrétaire à mi temps, sous les conseils d'Isabelle. Je m'ennuyais un peu derrière mon bureau, mais j'avais des responsabilités et je me sentais utile. Nous étions donc devenus, Romain et moi, un joli petit couple au rythme « métro, boulot, dodo », exactement ce qu'on ne voulait par devenir lorsque l'on avait décidé de vivre ensemble. Petit à petit, mais rapidement, notre vie sociale se réduisait à néant, nous passions beaucoup de temps ensemble, seuls et nous nous en contentions. J'avais réussi à créer une bulle autour de nous, nous vivions dans un petit cocon où rien ne pouvait nous arriver.
J'avais ouvert mon armoire afin de trouver une tenue digne d'un enterrement, mais mes tenues légères ne seraient sûrement pas les bienvenues auprès de toute ma famille réunie. J'étais alors sortie pour m'acheter une robe noire, et des chaussures à talons.
Margaux, qui n'était plus avec sa Clarence, mais avec un homme, un vrai, comme elle disait, travaillait dans une boutique de luxe, où je n'allais jamais. C'est d'ailleurs son homme qui l'avait pistonnée, il était dans la mode et c'était fait une joie de la relooker. Quand elle m'a vue arriver dans le magasin, elle s'est à moitié jetée sur moi et m'a demandé ce que je faisais là.
« Je cherche quelque chose de sobre. De sombre même. De noir.
-Tu vas à un enterrement ? M'avait-elle demandé en riant.
-Tu ne crois pas si bien dire.
-Oups... Désolée. Alors euh... »
Gênée, elle m'a entraînée dans les rayons et m'a présenté différents modèles, tous aussi chers les uns que les autres. Mais j'avais envie de quelque chose de beau, bien que mon père ne puisse rien en voir...
« C'est mon père Margaux.
-Ton père quoi ?
-C'est à son enterrement que je vais. »
Silence. Elle n'ose plus me regarder dans les yeux, bafouille, mélange ses mots.
« Tu... Ca va quand même ?
-Oui.
-Tu n'es pas triste ?
-Non. Je ne crois pas. Je ne sais pas encore. Tu peux venir avec moi ?
-Si je suis libre oui. C'est quand ?
-C'est vendredi, en début d'après midi. J'imagine que tu bosses ?
-Oui je bosse... Pourquoi tu n'y vas pas avec Romain ?
-Il ne peut pas. D'ailleurs il a annulé notre week end sous prétexte qu'il travaille.
-Je ne peux pas Axelle, j'en suis désolée...
-Tant pis. Trouve-moi quand même une robe... »
Une demie heure plus tard, je sortais du magasin, après a voir dépensé 465 euros pour seulement deux articles. Je les avais posés sur le canapé et étais allée me coucher, après un grand café noir. Je ne me suis réveillée que quand Romain est rentré et s'est allongé près de moi.
« C'est quoi ces fringues sur le canapé là ?
-C'est rien. J'ai eu envie de nouvelles fringues.
-500 balles quand même !
-Je sais. Mais la mort n'a pas de prix.
-Qu'est-ce que tu racontes ?
-Si je t'ai demandé où tu étais vendredi, c'est parce que je dois aller à un enterrement.
-L'enterrement de qui ?
-Si je te le dis tu viendras avec moi ?
-Je ne peux pas Axelle. Tu le sais. Je ne suis jamais libre le vendredi. Mais dis moi quand même.
-J'en envie d'escargot en chocolat. Tu crois qu'on trouve des escargots en avril ?
-Je n'en sais rien. Sûrement oui.
-Je vais en acheter. Tu viens ou tu dois encore bosser ? »